Jour Polaire

« Le soleil se lèvera demain. »

C’est une évidence.

Il serait vain de critiquer, d’esquinter, ou encore de malmener la vérité d’un poncif pareil.

Pourtant, on aurait tort de ne pas le contester.

Le soleil aura le dernier mot. Il arrive que celui-ci ne se lève pas, car il ne se couche pas.

Un jour sans fin, il y en aura et cela tant que le cercle polaire flottera. Un jour polaire. Vingt-quatre heures d’épiderme ensoleillé. Un journée d’été à Stockholm.

Il est huit heures du matin, les rideaux sont aussi fins que des murs en papier crépon. La lumière rentre, bouscule, brouille l’horloge qui s’est nichée dans mon bidon. Je jette un coup d’œil par la fenêtre, le soleil est rond, pas comme le camion qui arpente la rue. Il est jaune, aussi jaune qu’un rayon, celui qui n’a aucun mal à faire frétiller la rétine.

Il est insistant, comme l’épicier du coin de la rue. Il ne me lâche pas des yeux, pas d’un pas, où que j’aille il me suit. Il n’a pas l’intention de s’arrêter, alors pour l’effrayer, je le foudroie, et le nargue avec des lunettes teintées et calées sur la pente du nez. Il ne me barrera plus la vue.

Rien n’y fait, il est midi. Il est toujours ‘aussi’ là : il n’a pas bougé d’un iota depuis la dernière fois. Il fixe le pavé. Il côtoie le ciel qui le lui rend bien, car son bleu a fière allure. Le lac Mälar, lui aussi a pris de belles couleurs, bleutées comme l’azur.

Tout est figé, à part le temps qui passe.

Je me suis embrouillée avec mon corps : il a envoyé valser mes sensations, trop de faisceaux lumineux sont dans les environs. Je cherche à les retrouver, je ne sais pas où les débusquer, où sont mes perceptions ?

Cette nuit, il a fait jour.

Je n’ai pas connu l’obscurité qui désarçonne, celle qui d’ordinaire racole le marchand de sable, et la mélatonine. La lumière a brillé de mille feux alors la paupière ne s’est pas laissée embobiner, le corps n’était pas tout engourdi et la tête ne s’apprêtait pas à rouler par terre. J’étais bel et bien réveillée.

Cette nuit, je n’ai pas dormi. La nuit était blanche, faute de noir dans le ciel. Le sommeil s’était évadé et j’avais beau le chercher, il était loin, trop loin pour le rattraper.

Depuis le début, j’étais foutue, j’avais regardé le soleil, les yeux dans les yeux. On s’étaient dévisagées, et j’étais toute déphasée. Quelle heure était-il, je n’en avais pas la moindre idée.

Minuit a sonné, et le soleil a gribouillé le ciel, sans se gêner. Le ciel a rougi : ça le rendait fou, d’être aussi tributaire du jaune. Il n’avait plus d’emprise sur son apparence.

Certains hommes se battent pour épier le soleil de minuit. Il ne se produit que dans l’arctique, au-delà du cercle polaire. Il se fait désirer. Des voyages en groupe sont organisés pour quitter Stockholm et se rendre en Laponie.

Retour à la capitale, Venise du Nord.

Sur le cadran, il est noté 22 degrés. Je n’étouffe pas, cela étant j’ai une faim de loup. La lumière creuse des trous dans mon estomac. Je suis éblouie. Je n’ai d’yeux que pour lui.

Il reste accroché dans le ciel des heures. Je m’acharne à ne pas le quitter des yeux. Il est précieux. Il faut dire, je l’ai attendu tout l’hiver, enfouie sous la couette, à force de patienter, je faisais la tête. Sans rien dire, à pas de loup, il a installé ses rayons. C’était la fête. Il n’avait plus aucune raison de s’en aller, alors il est resté. C’est comme ça tous les étés, à Stockholm.

Vous êtes intrigué : Il est encore temps, pour partir là-bas. On y va ?

+ : « Les Scandinaves sont déprimés l’hiver et insomniaques l’été », d'après notre charmant François Duforez, médecin au Centre du Sommeil et de la Vigilance. Oui, en attendant dans les classements sur le bonheur, ils arrivent en tête. Qu'en déduire ?

Crédit photo : Artiste - Olafur Eliasson & Skynet

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